Ombres et lumières de la transgression dans la sexualité

Festival Cinopsy’s -

Au cours du festival Cinopsy’s en octobre 2025, j’ai eu l’occasion d’animer un petit-déjeuner sur le thème de la transgression dans la sexualité. Ce moment de réflexion et d’échange a ouvert un espace d’introspection et de partage autour de cette thématique. L’occasion de s’interroger sur son rapport à la transgression, et plus spécifiquement à la transgression dans la sexualité, à travers ses expériences personnelles et aussi celles rencontrées dans la pratique clinique. Un temps pour découvrir des parties de soi-même et aussi réfléchir à la manière d’accompagner ses patients dans ce cheminement.

Car, en tant que sexothérapeute, ma première démarche a été d’entreprendre un travail sur moi-même. J’accompagne aujourd’hui les personnes en thérapie individuelle, thérapie de couple et de groupe, notamment sur les sujets liés à l’intimité : l’amour, le désir, le plaisir, les dysfonctionnements dans le couple, et aussi les violences et les abus.

J’anime aussi un groupe de paroles, les « Ateliers du boudoir », un espace pour libérer la parole et aborder sans tabou les questions liées à l’intimité, ainsi qu’un cycle dédié aux femmes, « La femme et l’intime », qui invite les femmes à se découvrir et à se révéler.

La thématique de la transgression et de la liberté dans la sexualité s’invite régulièrement aussi bien dans le cabinet que dans ces différents espaces de développement personnel.

Comme la thérapie est un espace qui permet d’aller vers plus de liberté et de créativité, j’ai souhaité que cet atelier soit un moment pour créer ensemble et ouvrir un peu plus ces espaces de liberté.

Ombres et lumières de la transgression dans la sexualité

Pendant cet atelier interactif, j’ai tout d’abord proposé un moment de méditation afin de permettre à chaque participant de se connecter à son expérience personnelle et à son rapport à la transgression, et plus particulièrement à la transgression dans la sexualité. Dans un second temps, je leur ai proposé d’écrire sur des post-it les mots qui leur venaient à l’esprit en lien avec cette thématique. Un premier temps pour une prise de conscience individuelle. Ensuite, chaque participant est venu partager ses mots sur un paperboard, faisant apparaître progressivement un nuage de mots autour de la lumière et de l’ombre de la transgression dans la sexualité. Ce moment a permis une prise de conscience collective.

La transgression

La transgression renvoie à une manière d’être face aux interdits et à l’autorité. Transgresser, c’est dépasser une limite, franchir une règle ou une norme fixée par la loi, la coutume, la morale ou la religion. La transgression peut se manifester dans différents domaines de la vie.

Transgression personnelle, lorsqu’on dépasse ses propres limites, transgression sociale, lorsqu’on contourne les codes familiaux ou religieux, transgression professionnelle, lorsqu’on ne respecte pas certaines règles implicites, ou transgression quotidienne, par exemple lorsqu’on franchit une ligne blanche ou qu’on répond au téléphone au volant.

Selon les situations, la transgression peut être vécue comme libératrice, procurant un sentiment de puissance, d’autonomie et d’émancipation, ou comme destructrice, lorsqu’elle suscite culpabilité, honte, angoisse.

La transgression dans la sexualité

Dans le domaine de la sexualité, la transgression renvoie au fait de dépasser ou de remettre en question les normes sociales, culturelles, religieuses, juridiques ou psychologiques.

Elle peut être créatrice lorsqu’elle ouvre un espace de découverte, d’exploration du plaisir et de réinvention. Lorsqu’elle s’inscrit dans un cadre choisi, conscient et fondé sur le consentement, elle peut enrichir l’expérience intime.

Elle peut devenir une source de liberté, de créativité, de plaisir ou de dépassement de soi.

Mais elle peut aussi devenir destructrice, lorsqu’elle conduit à l’excès, au danger, à la perte de repères ou au non-respect du consentement.

Comme pour les autres domaines de la vie, la sexualité est encadrée par des codes sociaux et moraux. La transgression dépend du contexte social et culturel et renvoie à la norme. La norme varie selon le contexte culturel et historique.

La transgression peut à la fois être une zone de plaisir et de risque, d’invention et de douleur, d’ambiguïté et de quête. La sexualité se nourrit souvent de cette tension entre normes et désirs, entre interdit et liberté.

Fonctions et enjeux de la transgression

Dans la sexualité, la transgression se situe à l’interface entre la liberté et le risque. Elle peut ouvrir à l’exploration de soi, à la découverte de nouveaux plaisirs et au dépassement de soi. Mais elle peut aussi exposer à une mise en danger, conduire à dépasser ses limites personnelles ou à se confronter à ses tabous et ses valeurs profondes.

La transgression sexuelle consiste à explorer des pratiques, des désirs, des fantasmes qui sortent des cadres personnels, sociaux et moraux.

Les lumières de la transgression - la transgression créatrice

Zones de créativité, de liberté, d’ouverture

La transgression comme ouverture à l’exploration

Sonia est issue d’une éducation religieuse stricte, dans une famille catholique conservatrice. Elle vouvoie ses parents, chante dans une chorale religieuse. Elle se marie avec un homme qu’elle trouve beau et intelligent, qui a les mêmes valeurs qu’elle. Ils sont tous les deux sportifs, jeunes cadres, ils ont fait une préparation religieuse au mariage. Elle décrit une sexualité agréable avec son mari et confie qu’elle a ressenti du désir très tôt pour d’autres hommes. Elle questionne ce désir et le repousse. Quelque temps après son mariage, elle rencontre un homme plus âgé, elle entame rapidement une relation intime avec lui. Elle découvre alors une sexualité animale torride et débridée.

La transgression lui permet de se découvrir sexuellement, de se révéler en tant que femme, d’accéder à une nouvelle dimension du plaisir et d’oser vivre ses fantasmes.

L’interdit renforce parfois le désir. L’excitation peut provenir du fait même que la limite est franchie, de la rareté ou de l’impossibilité à réaliser un acte sexuel, un fantasme. L’interdit devient lui-même source de plaisir.

La transgression vient nourrir l’imaginaire et stimuler le désir. Elle réveille une forme d’élan, qui intensifie l’expérience du plaisir. Ainsi, l’interdit ne se contente pas de limiter : il devient lui-même une source d’excitation, en donnant au désir de la profondeur et de l’intensité.

La transgression comme une quête de soi

Dominique - La madone et la putain

Transgresser, c’est parfois oser se découvrir, dépasser les carcans familiaux ou religieux, et aller à la rencontre de ses désirs profonds.

Dominique a grandi avec sa mère et ses deux sœurs dans la religion catholique. Quand elle parle d’elle-même, elle évoque la madone et la putain. Quand elle parle de son sexe, elle l’appelle Jessy, comme si elle parlait d’une autre personne. Elle dit que Jessy est très excitée mais qu’elle se sent coupable de cette excitation car la sexualité est interdite avant le mariage dans sa famille. Elle lit des livres en cachette et vit une sexualité soit virtuelle avec des hommes, soit lors de rencontres ponctuelles, lors de soirées ou via des applications de rencontre.

Elle exprime son désir de se découvrir et de sortir de la norme, mais explique qu’elle n’a pas les codes de l’amour et de la sexualité. Elle dit « soit je ne suis pas satisfaite après ces relations sexuelles, soit je ne tombe pas amoureuse. Je ne sais pas comment faire. Je n’aimerai jamais un homme. »

La norme dans laquelle elle a grandi a généré un clivage entre sexualité et amour. Elle oscille entre la madone et la putain.

Elle choisit d’explorer certaines pratiques comme le BDSM, ou de rencontrer des hommes uniquement pour découvrir des expériences sexuelles. La transgression lui permet d’explorer la femme qu’elle est, celle qu’elle a envie d’être et celle qu’elle ne veut plus être.

La transgression permet aussi de se découvrir en tant que personne, d’aller vers ce que l’on souhaite profondément et de s’affranchir des injonctions familiales et sociales. Car rester dans la norme peut parfois empêcher d’ouvrir le champ des possibles. La transgression invite à se rencontrer soi-même, à oser se révéler et à aller à la rencontre de ses désirs, parfois restés inavoués.

La transgression comme évolution de la norme

La transgression peut aussi être source de transformation sociale.

Ce qui paraît transgressif à une époque peut devenir une nouvelle norme à une autre époque. La masturbation au XIXe siècle, l’homosexualité ou encore le polyamour, longtemps tabous, sont devenus progressivement acceptés.

L’homosexualité, longtemps interdite et stigmatisée, est aujourd’hui reconnue comme une orientation sexuelle légitime. Le mariage pour tous en France en 2013 en est une illustration.

Ce qui hier était transgressif devient une nouvelle norme. Un sondage explique que 85 % des Français considèrent l’homosexualité comme une autre manière de vivre sa sexualité. En 1975, 42 % des personnes pensaient que « c’était une maladie à soigner », cela représente 8 % aujourd’hui.

Aujourd’hui, à une époque marquée par la recherche d’épanouissement individuel, la transgression est souvent vécue comme une quête de soi et d’exploration personnelle qui nourrit le désir par le jeu, l’imaginaire et le fantasme.

La transgression permet de rompre avec les interdits trop oppressifs. Notamment avec les différents mouvements tels que la révolution sexuelle des années 60, le mouvement #MeToo, la remise en question des identités de genre ou encore les différents types de couple : exclusif, ouvert, polyamoureux.

Zahoua - La loyauté familiale & sociale

Zahoua est une jeune femme de 32 ans, homosexuelle, chrétienne, religieuse et libanaise. Dans sa famille et dans sa culture, l’homosexualité n’est pas reconnue. Elle est dans un conflit intérieur et en grande souffrance face à son envie d’aller vers elle-même. Elle est partagée entre son désir « j’aime Noura, j’ai envie d’avoir un enfant avec elle, je n’ai jamais été hétérosexuelle… » et sa loyauté familiale « …mais je crois que je vais me marier avec un homme, ce sera plus facile à vivre, je ne peux pas le dire à mes parents, ma mère pourrait en mourir ». Sa mère l’appelle du Liban et lui demande tous les jours quand elle va se marier, elle lui présente des hommes pendant les fêtes de famille, sa sœur lui dit que ses enfants ne pourront jamais aller dans des écoles reconnues s’ils ont des parents homosexuels. Elle n’ose pas parler de son homosexualité avec ses amis libanais. Elle n’assume pas qui elle est, elle rejette son couple et son désir d’enfant. Elle imagine des scénarios de mariage avec un homme, ou un homosexuel pour l’image sociale.

La pression familiale est tellement forte, qu’elle est prête à être célibataire, et à ne pas avoir d’enfant. L’environnement familial et social dans lequel elle évolue est très anxiogène pour elle.

Cela questionne la frontière de la liberté individuelle et du cadre collectif.

Les ombres de la transgression - la transgression destructrice

Les zones de danger

Les limites de la transgression

La transgression est destructrice quand elle conduit à la violence, à l’abus ou à franchir des limites sans le consentement de l’autre. La transgression peut être destructrice quand elle va à l’encontre de ses valeurs profondes.

Par exemple, l’addiction à la pornographie est une fuite de la réalité, elle répond à un besoin et non à une envie. Elle s’appuie sur la pulsion, et non sur le désir et le plaisir.

La transgression peut devenir enfermante quand il y a recherche de l’interdit pour l’interdit. Elle enferme dans une sexualité dénuée de sens.

La transgression comme zone de risque

Dominique - Le BDSM

Sans cadre clair, la transgression peut mener à la violence, à l’abus, au non-respect du consentement.

Dominique prend des risques, elle a envie de tester des pratiques sexuelles comme le BDSM, car c’est très codé. Elle a besoin de ce type de sexualité, car elle a besoin de normes, elle n’a pas de référentiel. Ça la rassure, la sécurise. Cette sexualité lui permet de poser des limites.

Elle a rencontré un homme sur une application et il lui a donné rendez-vous dans son appartement. Ils ont une expérience de bondage. Quand elle est attachée, elle réalise le danger d’être avec un inconnu dans son appartement. Elle n’a pas pris le temps de le rencontrer, de le connaître. Elle dit « il pourrait être psychopathe… et dans tous les cas, j’ai été moyennement satisfaite, je ne le reverrai pas. »

L’excitation de la nouveauté a laissé place à l’angoisse lorsqu’elle réalise le danger. L’absence de repères et de limites personnelles rend la transgression périlleuse.

La transgression comme zone de douleur et d’ambiguïté

Certaines expériences peuvent engendrer culpabilité, honte et perte de repères. La transgression peut révéler une identité ou au contraire la brouiller. Chercher à se libérer peut parfois conduire à un déséquilibre intérieur.

Lara - Religion et sexualité

Lara a grandi dans une famille catholique dans laquelle les femmes n’ont pas le droit d’étudier après seize ans. Dans sa communauté, les femmes ne travaillent pas. La sexualité est considérée comme sale et vulgaire. Elle dit « on naît d’un péché. » Elle choisit de s’émanciper de sa famille, se convertit à l’islam, rencontre un homme et se marie. Elle passe d’une famille dans laquelle la sexualité n’est pas reconnue, à une sexualité dans laquelle elle est très sexualisée. Lara est tiraillée entre sa foi, sa famille et son envie de faire plaisir à son mari. Elle dit « je n’y arrive pas, cela me dégoûte, j’en souffre et je fais souffrir mon mari ».

La transgression est perçue comme trop violente, au point de perdre son équilibre identitaire. La transgression est perçue comme un excès qui confronte la personne à ses propres limites, à la violence et à la perte de repères.

La transgression dans la sexualité, de l’ombre à la lumière

Trois éléments permettent de distinguer la lumière de l’ombre de la transgression sexuelle : le cadre, le consentement et le sens.

Le cadre : est-il librement choisi par les personnes impliquées, ou au contraire imposé par une pression, une domination ou une contrainte ?

Le consentement : est-il clair, réciproque et respecté dans la relation, ou bien ignoré, manipulé ou rendu impossible ?

Le sens : la transgression ouvre-t-elle un espace de découverte, de liberté et de créativité dans la relation, ou enferme-t-elle les personnes dans la douleur, la confusion ou la répétition de schémas destructeurs ?

La transgression devient lumière lorsqu’elle libère, lorsqu’elle permet d’inventer de nouvelles formes de relation, d’explorer le désir dans un cadre choisi et respectueux, et de mieux se découvrir soi-même ainsi que l’autre.

Elle devient ombre lorsqu’elle détruit, enferme dans des rapports de pouvoir, fait perdre ses repères ou nie le consentement et la dignité de l’autre.

Ainsi, ce n’est pas la transgression en elle-même qui est problématique, mais les conditions dans lesquelles elle se déploie et les effets qu’elle produit sur les personnes qui la vivent.

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