Dépendance affective et estime de soi

Le lien invisible à dénouer

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Quel est le lien entre dépendance affective et estime de soi ? Pourquoi l’une fragilise l’autre ?

La dépendance affective

La dépendance affective, c’est le besoin excessif de l’autre pour se sentir exister, aimé, rassuré. Le terme de dépendance provient du latin « dependere », qui signifie « être suspendu à ».

Ce sont des personnes qui recherchent constamment l’approbation des autres, qui ont besoin d’être prises en charge et d’être rassurées, qui sont très sensibles à la critique et ne se sentent pas à la hauteur. Ces personnes n’expriment pas facilement un désaccord, de peur de perdre le soutien ou l’approbation des autres. Le fait d’être seul les rend extrêmement mal à l’aise ou effrayées ; elles appréhendent d’être abandonnées. Elles peuvent se soumettre à des exigences déraisonnables, tolérer la violence physique, sexuelle, ou psychologique.

« Je suis impuissant, je suis faible, je suis incapable de me débrouiller seul. J’ai besoin de quelqu’un de disponible autour de moi, à tout instant pour m’aider à réaliser ce que je dois faire, ou dans le cas où quelque chose de mauvais m’arriverait. Je suis impuissant quand je suis livré à moi-même. Je suis « basiquement » seul sauf si je peux m’attacher à une personne plus forte. La pire des choses serait qu’on m’abandonne. Je ne dois rien faire qui pourrait offenser mon « supporter » ou la personne qui m’aide. Je dois être docile pour le maintenir dans de bonnes conditions à mon égard. J’ai besoin de savoir que quelqu’un peut m’aider n’importe quand. J’ai besoin des autres pour m’aider à prendre des décisions ou me dire ce que j’ai à faire. » - Beck

L’estime de soi

C’est la manière dont on se perçoit, la vision qu’on a de soi-même avec ses qualités, ses vulnérabilités. C’est la valeur qu’on se donne, c’est ce qu’on pense mériter. L’estime de soi se construit dans les relations, dès l’enfance, dans les expériences vécues et le regard que l’on pose sur nous.

Le lien invisible entre dépendance affective et estime de soi

Il existe une dynamique circulaire entre ces deux notions. La dépendance affective est associée à l’estime de soi, et notamment une faible estime de soi. La dépendance affective prend naissance dans une estime de soi fragilisée.

La dépendance affective trouve ses racines dans un sol pauvre, une estime de soi blessée. Si on imagine la personne comme une plante dont les racines plongent dans le sol. Le sol est l’estime de soi, un sol dans lequel la plante a poussé, un sol dans lequel il a manqué des nutriments, de l’eau. Le manque d’estime de soi devient le sol sur lequel pousse la dépendance affective.

La dépendance affective provient d’un manque d’amour reçu. Lorsqu’une personne ne se sent pas digne d’amour, elle doute de sa valeur, elle cherche sans cesse à être rassurée. Elle cherche à l’extérieur ce qu’elle n’arrive pas à s’accorder elle-même : l’attention, la reconnaissance, l’amour. Elle attend des autres de confirmer sa propre valeur. Elle dépend du regard des autres, ce qui renforce l’idée qu’elle n’est pas à la hauteur, pas « assez ». Ce besoin d’exister par les autres devient vital, presque une question de survie affective, la personne dépendante est suspendue aux autres.

La dépendance affective vient aussi d’un manque d’apprentissage de l’autonomie. Ces personnes n’ont pas appris à faire seules, elles ont été surprotégées ou n’ont pas été encouragées dans leurs efforts. On leur a trop dit « fais attention… » ou « je m’en occupe pour toi… », ou encore « bravo, je suis fière de toi, vas-y, j’ai confiance en toi, tu vas y arriver ». Elles développent un manque de confiance en leur propre jugement, en leurs capacités. Elles vont développer de la dépendance vis-à-vis des autres, et notamment des figures d’autorité. Elles n’ont pas appris à se séparer des personnes qu’elles aiment, en acceptant la séparation et en étant convaincues qu’elles sont suffisamment aimées.

Le cercle est vicieux : la faible estime de soi alimente la dépendance, et la dépendance empêche l’estime de soi de se reconstruire, car la personne s’appuie sur les autres pour se valider au lieu de s’appuyer sur ses ressources internes.

Pourquoi certaines personnes ont tant besoin d’être aimées, au point de s’oublier elles-mêmes ?

Le besoin excessif d’être aimé vient souvent des blessures et des schémas précoces construits dès l’enfance, notamment les blessures d’attachement et la peur de l’abandon.

Les blessures d’attachement

L’attachement se forme à la petite enfance, à travers la relation aux figures parentales. Les parents insécurisants ou surprotecteurs peuvent être à l’origine de la dépendance affective. Les parents insécurisants induisent le renforcement de l’accrochage des enfants et à l’inverse les parents surprotecteurs conduisent à convaincre les enfants de leur vulnérabilité et de leur incapacité à s’en sortir seuls sans personne sachante.

Les événements traumatiques peuvent aussi être à l’origine des personnes dépendantes. Les séparations prolongées, les dépressions parentales, les maladies graves des parents, les hospitalisations longues des enfants, les disputes conjugales, les multiples déménagements peuvent conduire à des troubles de la personnalité dépendante.

L’attachement secure

Lorsque l’attachement est secure, l’enfant se sent aimé, écouté, soutenu émotionnellement. À l’âge adulte, la personne a confiance en elle et en l’autre. Elle peut être proche de l’autre, tout en gardant son individualité, et gérer les conflits sans panique.

L’attachement insecure

En revanche, lorsque l’attachement est insecure, on parle d’attachement anxieux ou d’attachement évitant, l’enfant ne se sent pas en sécurité ou inconditionnellement aimé. Cela vient d’une incohérence chez les parents, parfois aimants, parfois absents, parfois imprévisibles et distants.

Lorsque l’attachement est insecure, l’enfant apprend que l’amour n’est pas stable. L’enfant ne sait pas s’il va être entendu ou ignoré. Il développe un accrochage à l’autre. À l’âge adulte, cet attachement insecure se transforme en dépendance affective. La personne recherche l’attention et l’approbation excessive, elle se sur-adapte à l’autre, et devient dépendante émotionnellement.

La peur de l’abandon

Dans les blessures d’enfance liées à la dépendance affective, on retrouve la peur de l’abandon, l’une des blessures psychologiques les plus douloureuses.

La peur de l’abandon prend racine dans l’enfance, une insécurité chronique. L’enfant ne sait jamais s’il va être accueilli ou rejeté. Cela vient souvent de parents instables, peu disponibles (des parents trop centrés sur eux-mêmes ou froids). À l’âge adulte, cela crée de l’hypervigilance affective, un besoin de réassurance constant, une angoisse de séparation, et par conséquent une dépendance affective.

Cela se traduit soit par un contrôle, le besoin de tout maîtriser dans la relation pour éviter le rejet, soit par une sur-adaptation avec des comportements de soumission (en étant toujours disponible, agréable), soit par de l’auto-sabotage (de la jalousie, de la possessivité, quitter l’autre pour éviter d’être quitté).

Ces différentes blessures d’enfance créent une dépendance affective à l’âge adulte, empêchent de se développer individuellement et d’aimer sainement. C’est-à-dire aimer l’autre sans s’oublier soi-même.

Est-ce qu’on peut aimer sans dépendre, ou est-ce qu’un peu de dépendance est « normale » dans une relation ?

Aimer sans dépendre, c’est possible mais cela demande un ancrage personnel. La dépendance est naturelle et saine dans toute relation humaine. Ce qui distingue la dépendance normale de la dépendance affective dite pathologique, c’est la capacité à rester soi-même dans le lien, à ne pas perdre son centre. Dans une relation saine, on choisit d’aimer, on ne s’y agrippe pas par peur de tomber.

La dépendance comme ajustement sain ou ajustement pathogène

On considère que les individus sont tous plus ou moins dépendants. On parle de dépendance normale, ou encore de pathologie saine lorsqu’il y a un équilibre entre autonomie et proximité relationnelle. Lorsqu’il y a de la sécurité dans la relation.

On parle d’ajustement pathogène lorsque cela entraîne des conséquences sur le développement de l’autonomie de la personne. Que cela la freine dans son quotidien personnel et professionnel. Lorsque cela devient un handicap pour elle et pour les autres. Lorsqu’il y a une souffrance subjective ou une altération significative du fonctionnement social ou professionnel. La dépendance est dite pathogène lorsque la personne n’est pas capable de se prendre en charge par elle-même, qu’elle n’arrive pas à fonctionner de manière autonome.

De la dépendance à l’interdépendance

Nous sommes tous dépendants les uns des autres dès notre naissance. Le bébé est dépendant de ses parents, et les parents dépendent de leurs enfants. Montesquieu parlait de « l’animal sociable », de l’aptitude des êtres humains à se relier aux autres. Depuis la nuit des temps, les groupes humains se relient entre eux en s’aidant.

L’idée est de passer de la dépendance à l’interdépendance. En général en thérapie, on passe par différentes phases, une phase de dépendance, une phase de contre-dépendance, un peu comme les adolescents qui s’individualisent, une phase d’indépendance qui se manifeste par de l’éloignement, pour ensuite arriver à une phase d’interdépendance.

Christophe André, dans son livre Ces liens qui nous font vivre, fait l’éloge de l’interdépendance : « La capacité que nous avons à être en lien avec l’autre sans se perdre. » (André, 2020). L’idée n’est pas de passer de la dépendance à l’indépendance excessive, mais plutôt de s’appuyer sur les autres, d’accepter le soutien, de développer l’empathie. Aujourd’hui, les études montrent que la proximité relationnelle est considérée comme un besoin psychologique essentiel, et donc un des éléments les plus importants de notre bien-être. Le lien social est source de nombreux bénéfices. Il contribue à la bonne santé physique et mentale. La qualité du lien social est déterminante pour notre santé et notre épanouissement.

Lors de plusieurs enquêtes, on pose la question « Qu’est-ce qui vous rend heureux et donne du sens à votre vie ? » La réponse la plus fréquente est : « La relation aux autres. » Cultivons la relation à l’autre, prenons soin de nos relations interpersonnelles car cela donne du sens à notre existence.

Par où commencer quand on veut reconstruire une estime de soi sans chercher constamment une validation extérieure ?

Prendre conscience des schémas de dépendance

La première étape est de prendre conscience de ses schémas de dépendance, d’évitement, de peur de l’abandon. Être à même de les voir, sans jugement, avec justesse et bienveillance. En thérapie, je dis souvent à mes patients de ne pas s’attaquer, mais plutôt de se remettre en question. Cela permet d’accepter ses modes de fonctionnement dits conservateurs, et de faire un pas de côté pour trouver des modes de fonctionnement plus adaptés à qui ils sont aujourd’hui.

Les besoins et les limites

Une bonne estime de soi demande d’apprendre à se connaître, apprendre à connaître ses besoins et ses limites. Développer la capacité à dire non, car le non permet de réhabiliter sa capacité à dire oui. Quand je dis non, à quelle partie de moi je dis oui ? Quel besoin je satisfais ? Quand je dis oui, est-ce un vrai oui ? Est-ce que je reste par choix ou par peur ?

Les ressources et les émotions douloureuses

Apprendre à voir et à cultiver ses ressources internes permet de développer son autonomie, ce qui est fondamental dans la reconstruction de l’estime de soi. J’apprends à voir, à comprendre qui je suis, et à développer de la bienveillance pour moi-même.

En thérapie, les personnes ont tendance à ne pas voir qui elles sont, quelles ressources elles ont. Je les aide à mettre en conscience leurs ressources, ce qui est le terreau d’une bonne estime de soi. On développe la sensation de soi, la sensation d’être.

C’est aussi être capable de traverser toutes les émotions, et notamment les émotions douloureuses sans les fuir, sans s’autoflageller, sans s’y accrocher. Les accueillir sans jugement permet de se transformer en profondeur.

La différenciation et l’autonomie

En cultivant ses ressources, son autonomie, on construit sa capacité à exister par soi-même. J’existe en tant que personne, « je suis suffisant, je suis assez, je suis différent de l’autre ». Pas dans l’opposition ou la fuite, mais plutôt dans une rencontre avec l’autre, en reconnaissant l’autre tout en restant soi-même.

L’environnement

L’estime de soi se construit aussi dans le lien à l’autre. Mais pas n’importe quel lien, un lien nourrissant, pas seulement flatteur, mais un lien dans lequel on peut à la fois être fort et vulnérable sans être dans la toute-puissance ou l’impuissance, mais plutôt dans la puissance. Un lien authentique, dans lequel il y a du soin et aussi de la saine confrontation.

Qu’aimeriez-vous dire à ceux et celles qui se sentent « trop » dans leurs relations, mais qui n’arrivent pas à faire autrement ?

Je leur demanderais déjà : quel trop ? Je leur demanderais en quoi elles se sentent trop, à quoi correspond ce trop ? À qui elles adressent ce trop ? En quoi cela les dérange, cela les affecte ? Pour prendre conscience de ce qui ne leur convient pas, ou plus, et petit à petit réhabiliter ce qui leur conviendrait. Ce qu’elles aimeraient dans les relations.

En explorant le trop, on explore aussi le pas assez. Le trop dans la relation aux autres est le pendant d’un manque intérieur. En général, on a besoin de ce dont on a le plus manqué, parfois on a manqué d’attention, d’affection, d’être vu, reconnu. On a manqué de sécurité, de chaleur. Ce trop, cette dépendance à l’autre vient du manque d’estime de soi.

Je leur dirais que l’estime de soi se reconstruit, que cela demande de la patience et du travail mais que c’est possible. Je leur dirais de cultiver la compassion pour elles-mêmes, d’avoir de la gratitude pour qui elles sont aujourd’hui. De faire de leur mieux, d’être tout simplement sans se mettre trop de pression.

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